a séance plénière commune s’ouvre à quinze heures, ce lundi 19 octobre, dans la salle des séances de la Chambre des représentants, à Rabat. Députés et conseillers y siègent ensemble, convoqués trois jours plus tôt par un communiqué conjoint des présidents des deux chambres, Ahmed Touizi et Mohamed Ould Errachid. À la tribune, Fatima Ezzahra El Mansouri commence par remercier le Roi Mohammed VI de la confiance qui l’a portée à la tête du gouvernement, un honneur dans lequel elle lit l’estime que le Souverain porte à la femme marocaine. C’est en son nom, et au nom des femmes du Maroc, qu’elle dit la fierté que leur inspire cette confiance.
Trois semaines après sa nomination, le 29 septembre, et trois jours après la cérémonie au cours de laquelle son équipe a prêté serment, la première femme à diriger un gouvernement marocain présente devant les deux chambres réunies, comme l’exige l’article 88 de la Constitution, le programme que son exécutif s’engage à mettre en œuvre durant la législature 2026-2031. Elle en parle comme d’un contrat. Un « contrat politique et institutionnel », rapporte la MAP, fondé sur la confiance royale et sur la volonté exprimée par les électeurs lors des législatives du 23 septembre, et dont la responsabilité se mesurera aux résultats obtenus dans leur vie quotidienne.
Ce contrat tient en sept priorités et en une poignée de chiffres que la presse a aussitôt mis en exergue. Revenons sur ce qu’il promet, sur ce qu’il chiffre, et sur ce qu’il laisse dans l’ombre, à quelques jours du vote qui décidera de l’investiture du gouvernement.
Sept priorités pour un contrat
Le programme s’ordonne autour de sept axes. Le premier consolide l’État de droit et les institutions, le deuxième s’attaque à la corruption et à la rente afin de moraliser la vie publique, le troisième entend préserver l’identité, la citoyenneté et la cohésion de la société. Viennent ensuite la garantie d’une vie digne et l’affermissement de l’État social, puis l’insertion des jeunes par l’éducation, la formation et l’emploi décent. Le sixième axe associe la souveraineté stratégique au rayonnement international du Royaume, et le septième promet une économie forte, capable de financer ces ambitions sociales et souveraines. L’ordre n’est pas anodin: l’État de droit ouvre la marche, et l’économie la ferme, en bailleur de fonds de tout le reste.
La cheffe du gouvernement ne cache pas le constat qui fonde l’ensemble. Malgré les réformes et les chantiers d’envergure, a-t-elle reconnu selon la MAP, les fruits du progrès n’ont pas profité de manière égale à toutes les catégories sociales ni à toutes les régions. D’où la formule qui résume sa méthode: passer de l’élargissement de la couverture sociale à la qualité du service, du volume de l’investissement à son rendement, de la multiplication des programmes à leur cohérence et à leur effet.
Le cadre budgétaire, lui, tient en quatre nombres. Le gouvernement table sur une croissance moyenne de 5 % par an entre 2027 et 2031, une inflation contenue autour de 2 % par an, un déficit budgétaire maintenu à 3 % du PIB tout au long de la période 2026-2031, et une dette publique placée sur une courbe descendante jusqu’à environ 62 % du PIB en 2031. Ajoutons à cela que le programme compte sur le secteur privé pour porter les deux tiers de l’investissement national.
Le prix de l’État social
La mesure la plus attendue concerne l’aide sociale directe. Le gouvernement en revoit le ciblage, désormais fondé sur le revenu réel des ménages, et en portera le montant de 500 à 1 000 dirhams d’ici la fin du mandat, en faisant de cette aide un levier d’insertion. Le droit à l’indemnité pour perte d’emploi sera par ailleurs élargi, et l’impôt sur le revenu réformé progressivement afin d’augmenter le salaire net des employés.
Les retraités ont leur part. Le minimum des pensions principales sera relevé progressivement à 3 000 dirhams par mois dans l’ensemble des régimes, et la veuve percevra une pension complète, égale à 100 % de la pension principale due à son conjoint décédé, au lieu des 50 % actuels, les droits des orphelins étant préservés. Il faut savoir que cette promesse s’adosse à une réforme plus large du système de retraite, que la cheffe du gouvernement refuse de réduire à un relèvement de l’âge de départ ou à une révision des taux de cotisation.
La facture d’électricité
Une mesure plus modeste en apparence touche le quotidien de nombreux foyers. Les ménages éligibles recevront, pour leur résidence principale, une compensation sociale automatique égale à leur facture mensuelle d’électricité lorsque celle-ci ne dépasse pas 100 dirhams, sans démarche administrative ni déplacement. La promesse de campagne du PAM, qui voulait rendre gratuites les factures inférieures à 100 dirhams, entre ainsi dans le programme du gouvernement. Le texte ne précise pas, en revanche, le sort des factures plus élevées.
Cent mille logements ruraux
Le monde rural a sa ligne propre. Un programme d’habitat visera à réhabiliter ou à construire cent mille logements au cours du mandat, notamment dans les centres ruraux émergents, chaque famille éligible recevant une aide directe de 40 000 dirhams et un accompagnement technique gratuit. Quant à la santé, le programme promet d’accélérer le chantier royal de la protection sociale vers une couverture médicale universelle et effective, d’assurer la pérennité de l’assurance maladie obligatoire (AMO) et de réformer l’accueil des patients comme les services des urgences.
L’État de droit contre la rente
Le deuxième axe est celui où le programme se montre le plus offensif. Le gouvernement entend compléter le dispositif national d’intégrité en incriminant l’enrichissement illicite et en sanctionnant les conflits d’intérêts, en application de l’article 36 de la Constitution. La commande publique devient un levier: la loi obligera à réserver 30 % de la valeur des marchés aux petites et moyennes entreprises marocaines.
Le texte vise également les intermédiaires et les monopoles, que la cheffe du gouvernement a désignés sans détour, selon la traduction de la MAP:
« Nous allons lancer une réforme structurelle pour réguler les marchés et lutter contre le monopole et l’intermédiation opportuniste, à la faveur d’un mécanisme dédié et des moyens appropriés, en coordination avec le Conseil de la concurrence. »
— Fatima Ezzahra El Mansouri, devant les deux chambres du Parlement, 19 octobre 2026
Les régions et l’amazighe
La justice territoriale passe par l’argent. Les transferts financiers aux régions atteindront au moins 12 milliards de dirhams à partir de 2027, afin de renforcer leurs ressources et leur autonomie. Un fonds spécial de 2 milliards de dirhams financera la mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe (ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ), que la Constitution de 2011 a reconnu comme langue officielle aux côtés de l’arabe. Une commission ministérielle permanente, placée auprès de la cheffe du gouvernement, suivra son intégration dans l’enseignement, l’administration, la justice, les médias et la signalétique publique, et en publiera chaque année les indicateurs.
Les souverainetés
Le sixième axe parle le langage de la souveraineté. L’eau d’abord: le gouvernement accélérera la réalisation des stations de dessalement de l’eau de mer afin de mobiliser 1,8 milliard de mètres cubes à l’horizon 2031. L’énergie ensuite: les énergies renouvelables devront dépasser 52 % du mix énergétique en 2030. La souveraineté se joue aussi dans les champs, où un plan dédié fera passer la part des semences nationales de 20 % à 50 % au cours du mandat.
Sur la cause nationale, le programme s’inscrit dans le prolongement de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025, qu’il tient pour une étape charnière. Le gouvernement continuera de défendre la souveraineté et l’intégrité territoriale du Royaume, de rallier les soutiens à l’initiative d’autonomie dans le cadre de la souveraineté marocaine, et d’accélérer le développement des provinces du Sud, que le texte présente comme la porte de notre profondeur africaine et de notre espace atlantique.
Quant à la Palestine, l’exécutif réaffirme la position constante du Royaume sur la question palestinienne et Al-Qods, et son attachement à un règlement pacifique fondé sur la solution à deux États, sous la conduite du Roi, Amir Al-Mouminine (Commandeur des croyants) et président du Comité Al-Qods.
L’épreuve du vote
Reste ce que le programme ne dit pas. Combien d’emplois ? Le texte n’avance aucun objectif chiffré de créations d’emplois ni de taux de chômage, alors que le PAM s’était engagé pendant la campagne à créer au moins un million d’emplois nets sur cinq ans et à ramener le chômage à 7 % en 2031, relève Médias24.
L’opposition s’est engouffrée dans ces silences. Pour Mustapha El Khalfi, député du Parti de la justice et du développement, le document s’apparente davantage à une « déclaration d’intentions » qu’à un véritable programme reposant sur des engagements précis, rapporte la SNRT. Il reproche notamment au gouvernement d’avoir renvoyé à la fin du mandat le relèvement de l’aide sociale à 1 000 dirhams. La majorité, elle, défend un texte qui traduit selon elle les engagements des partis qui la composent.
L’arithmétique, cependant, laisse peu de place au suspense. La majorité réunit deux cent sept députés, les quatre-vingt-dix-sept du PAM, les soixante-cinq de l’Istiqlal, les vingt-six de l’USFP et les dix-neuf du PPS, quand l’investiture en exige cent quatre-vingt-dix-huit, soit la majorité absolue des membres de la Chambre des représentants. Le RNI, relégué à la deuxième place le 23 septembre et resté hors de la coalition, siège désormais dans l’opposition aux côtés du PJD et du Mouvement populaire. La Chambre des conseillers débattra du programme le mercredi 21 octobre; à la Chambre des représentants, la discussion et le vote sont prévus le jeudi 22 octobre, selon Médias24.
Fatima Ezzahra El Mansouri a conclu en sollicitant la confiance de la Chambre, après avoir assuré qu’elle tendait la main à la majorité comme à l’opposition. Le vote fera du gouvernement un exécutif de plein exercice. Le contrat, lui, se jugera sur pièces: à la fin du mandat, l’aide sociale devra atteindre 1 000 dirhams, la veuve toucher sa pension entière et les stations de dessalement fournir leurs 1,8 milliard de mètres cubes. On saura alors si la promesse est devenue contrat…
Photo: Y. Mannan, Le360.
- Texte intégral du programme gouvernemental présenté par la cheffe du gouvernement devant les deux chambres du Parlement, 19 octobre 2026, en arabe: « النص الكامل للبرنامج الحكومي المقدم من طرف رئيسة الحكومة امام غرفتي البرلمان », Kech24.
- MAP, dépêches du 19 octobre 2026: « Le Programme gouvernemental, un contrat politique et institutionnel fondé sur la Haute confiance Royale et la volonté exprimée par les citoyens lors des Législatives (Mme El Mansouri) »; « Le gouvernement envisage de porter les aides sociales à 1.000 DH et la pension de retraite minimale à 3.000 DH par mois (Cheffe du gouvernement) »; « Les institutions ne sauront regagner la confiance sans une lutte effective contre la corruption et les conflits d’intérêts (Mme El Mansouri) »; « Programme gouvernemental: Accélération de la réalisation de stations de dessalement d’eau de mer pour mobiliser 1,8 milliard de M3 à l’horizon 2031 (Mme El Mansouri) »; « Le gouvernement vise à atteindre “zéro abandon scolaire” à l’Horizon 2030 (Mme El Mansouri) »; « Les questions de la jeunesse érigées en priorité dans le Programme gouvernemental (Mme El Mansouri) »; « Création d’un Fonds spécial doté de 2 MMDH pour la mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe (Mme El Mansouri) »; « La consécration de l’État de droit, condition essentielle pour rétablir la confiance dans l’action publique (Mme El Mansouri) »; « Lancement d’une feuille de route touristique 2027-2030 pour attirer 26 millions de touristes à l’horizon 2030 (Mme El Mansouri) ».
- MAP, « Séance plénière commune lundi des deux Chambres du Parlement pour la présentation du programme gouvernemental », 17 octobre 2026; « Chambre des conseillers : séance plénière mercredi pour la discussion du programme gouvernemental ».
- SNRTnews, « Fatima Ezzahra El Mansouri présente les priorités et les engagements du programme gouvernemental » et « Programme gouvernemental : La majorité défend les engagements d’El Mansouri, l’opposition pointe leurs limites », 19 octobre 2026.
- Finances News Hebdo, « Programme gouvernemental : El Mansouri dévoile ses sept priorités pour 2026-2031 », 19 octobre 2026.
- Le Matin, « Programme gouvernemental 2026-2031 : les sept grandes priorités annoncées par El Mansouri », 19 octobre 2026.
- Médias24, « Programme gouvernemental. L'empreinte du PAM domine, mais plusieurs engagements restent sans précision » et « Le PLF 2027 sera bien déposé ce mardi 20 octobre, avant le vote de confiance au gouvernement », 19 octobre 2026.
- Flash Économie, « Majorité gouvernementale : El Mansouri choisit la Koutla et écarte le RNI », octobre 2026.
- Constitution du Royaume du Maroc, 2011, articles 5, 36 et 88.






