e 7 août 1856, au pied du cap des Trois Fourches, à quelques kilomètres au nord de Melilla, des chaloupes prussiennes s’approchent de la côte du Rif. À leur tête, le prince Adalbert de Prusse, fondateur et chef de la jeune marine de son royaume. Il ne vient pas conquérir le Rif. Il vient venger un affront vieux de quatre ans, et il en repartira blessé, laissant trois de ses morts sur la plage. L’histoire n’a été racontée que du côté prussien; elle mérite d’être relue.
L’affaire de la Flora

Tout commence le 7 décembre 1852. La Flora, un brick marchand de Stettin, s’échoue près du cap des Trois Fourches. Une douzaine de Rifains montent à bord, jettent un matelot par-dessus bord et pillent le navire. Le cap, notons-le, est alors redouté des marins: la côte rifaine échappe largement à l’autorité du sultan, et ses habitants ont la réputation de piller les navires qui s’y perdent.
À Berlin, le gouvernement d’Otto von Manteuffel songe d’abord à une réclamation appuyée par la marine. On parle de bloquer Tanger et Mogador. Mais la diplomatie traîne. Londres ne voit dans l’attaque qu’un cas isolé, et non un « système » de piraterie; Madrid juge une action contre Tanger, trop bien fortifiée, vouée à l’échec. L’ambassadeur prussien à Londres prévoit que le sultan déclinera toute responsabilité pour les tribus du Rif, comme il l’a déjà fait lors d’incidents antérieurs. Manteuffel laissera l’affaire s’enliser.
Un fiasco à Berlin

L’opinion prussienne célèbrera l’affaire comme le premier fait d’armes de sa jeune marine. Le gouvernement, lui, est stupéfait, puis piqué. Manteuffel parle à l’ambassadeur britannique d’une « affaire extrêmement regrettable » et promet de consulter Paris et Londres. Bismarck, alors délégué prussien à la Diète de Francfort, y voit « un petit coup d’éclat ».
L’Amirauté, au contraire, rêvera de revanche. Profitant de l’émotion publique, elle propose une expédition punitive de trente mille Français, dix mille Anglais et cinq mille Espagnols et autant de Prussiens, et va jusqu’à y voir le point de départ d’une colonisation allemande du nord-ouest de l’Afrique. Manteuffel enterrera vite ce projet irréaliste: ni l’argent ni les alliances n’existaient pour le mener.
Ce qu’il en reste
En somme, le débarquement de Tres Forcas fut un désastre complet. L’historien Gerhard Wiechmann y voit le premier exemple de « politique de la canonnière » prusso-allemande, et une aventure que l’historiographie navale allemande aura ensuite, à tort, élevée au rang de légende. Elle coûtera cher à son auteur: nommé amiral en 1859, Adalbert sera écarté de la direction de la marine dès 1861 et réduit à un rôle consultatif.
Reste une question que les sources prussiennes ne posent jamais: qu’ont vu les Rifains ce 7 août ? Une chaloupe étrangère qui longe leur côte, puis des soldats qui débarquent en armes. Le récit de ce jour n’a été écrit que par ceux qui sont venus de la mer.
- Gerhard Wiechmann, Die preußisch-deutsche Marine in Lateinamerika 1866-1914: eine Studie deutscher Kanonenbootpolitik, thèse de doctorat, Universität Oldenburg, 2000, p. 25-30. https://oops.uni-oldenburg.de/412/
- Wikipedia (en), « Battle of Tres Forcas », qui s’appuie sur Carl Ferdinand Batsch, Admiral Prinz Adalbert von Preußen, Berlin, 1890. https://en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Tres_Forcas





