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Sayyida Al Hurra, une Reine-Corsaire Marocaine Sans Pareil

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étouan, 1541. Le sultan wattasside Ahmad al-Wattasi a quitté Fès pour venir se marier dans la ville d’une femme qui refuse de se déplacer jusqu’à lui. Ce sera le seul mariage d’un sultan marocain célébré hors de sa capitale. La mariée gouverne Tétouan depuis près de trente ans, et les annales portugaises la nomment « Citalforra », alcaidesa et dame de la ville. Elle est entrée dans l’histoire sous un titre plutôt que sous un nom: Sayyida al-Hurra, la noble dame libre. Revenons à ce que disent les sources.

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Une fille de l’exil andalou

Son père, Mawlay Ali ibn Rachid, est un chef de guerre qui a combattu dans les dernières guerres de Grenade avant de se tailler, dans les montagnes des Jbala, une principauté presque indépendante des Wattassides. Il fonde Chefchaouen et la peuple de gens du pays et d’émigrés grenadins. L’historien Richard Pennell situe en 1471 son départ d’Espagne. Sa mère, Lalla Zohra Fernández, est une musulmane de Vejer de la Frontera, près de Cadix.

La date de sa naissance reste incertaine: vers 1485 pour Rodolfo Gil Grimau, 1485 ou 1493 selon les historiens que cite Leila Maziane. Son nom même nous échappe. Elle s’appelait peut-être Aïcha, et al-Hurra serait un titre, que portèrent plusieurs nobles dames musulmanes. Sa mère lui transmet le castillan, précieux dans le jeu diplomatique avec la péninsule.

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La gouverneure de Tétouan

Toute jeune, elle est mariée à al-Mandri, ancien alcaide grenadin qui a relevé Tétouan de ses ruines vers 1485, de trente ans au moins son aîné. L’identité exacte de l’époux fait débat: l’historien Guillermo Gozálbes Busto y voit le fondateur lui-même, d’autres auteurs un descendant qui portait le même nom. Le mari perdant la vue, Sayyida al-Hurra prend en main les affaires de la ville vers 1510-1512. La date de sa mort est disputée elle aussi: 1515 pour certains auteurs, 1540 selon Gozálbes Busto. Une chose est sûre, elle gouverne Tétouan avec l’appui de son frère Mawlay Ibrahim, devenu en 1528 grand vizir du sultan Ahmad al-Wattasi.

La ville est peuplée de réfugiés de Grenade, qui vivent de la course contre les côtes ibériques. La gouverneure la finance et la contrôle. Faute d’une armée solide, elle cherche des alliés dans les ports du Maghreb, et Alger devient le premier d’entre eux. Le Barberousse de ces années-là est Khayr al-Din, maître d’Alger depuis la mort de son frère aîné Arudj, tué en 1518.

Barberousse, « admiral pour le Turc en la mer du Levant », gravure des Vrais pourtraits et vies des hommes illustres d’André Thevet, 1584.
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La dame des corsaires

Dans la nuit du 9 au 10 septembre 1540, selon une lettre de Gibraltar citée par Maziane, cinq navires armés par la gouverneure se joignent aux corsaires d’Alger pour piller Gibraltar. Plus de 80 captifs, femmes et enfants, sont débarqués à Tétouan.

Les Ibériques ne l’aiment guère. Elle se brouille avec le capitaine de Ceuta, Afonso de Noronha, qui ferme le commerce avec Tétouan, et elle ferme à son tour son port. Bastião de Vargas, agent du roi de Portugal Jean III au Maroc, écrit d’elle, dans la traduction de Maziane:

« C’est une femme très belliqueuse et très emportée en tout. »
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Une reine, puis le silence

En 1539, son frère meurt, et son demi-frère, qui lui succède à Chefchaouen, lui est hostile. Pour tenir, elle se tourne vers le sultan lui-même. Le mariage est célébré à Tétouan le 30 juin 1541. Fatima Mernissi souligne qu’elle exigea que le sultan vînt à elle, pour montrer qu’elle n’entendait pas renoncer à son pouvoir dans le Nord.

Le répit sera bref. Le 22 octobre 1542, Hasan Hachim, le père de son gendre Ahmad, arrive de Fès avec des cavaliers, entre dans Tétouan avec la complicité des factions hostiles, destitue la gouverneure, la chasse de la ville et saisit ses biens. Son gendre Ahmad gouvernera la ville après elle. Retirée à Chefchaouen, elle y mourra une vingtaine d’années plus tard. Elle repose près de la maison de son père, dans la zaouïa Raissouniya.

Mernissi notait le « silence dédaigneux » des historiens musulmans à son égard: c’est par les lettres des Portugais et des Espagnols, ses adversaires, qu’on la connaît le mieux. En 2015, 2M l’a fait figurer dans une série documentaire consacrée aux femmes qui ont marqué l’histoire du pays.

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Références:
  1. Rodolfo Gil Grimau, « Sayyida al-Hurra, mujer marroquí de origen andalusí », Anaquel de Estudios Árabes, 11, 2000, p. 311-320. https://revistas.ucm.es/index.php/ANQE/article/download/ANQE0000110311A/3806
  2. Yuri Coutinho de Moraes et Washington Santos Nascimento, « Sayyida al-Hurra: uma análise das biografias da “rainha corsária”, a única mulher a governar o Marrocos (sec. XVI) », Heródoto, 10 (1), 2025, p. 117-129. Étude des travaux de Leila Maziane (« Sit al-Horra, gouvernante de Tétouan et armatrice de navires corsaires au XVIe siècle », Donne e lavoro, Cagliari, 2019), de Fatima Mernissi (The Forgotten Queens of Islam) et de Richard Pennell (Morocco: From Empire to Independence). https://periodicos.unifesp.br/herodoto/article/download/117-129/15174/98555
  3. Wikipedia (en), « Aruj Barbarossa » et « Hayreddin Barbarossa » (mort d’Arudj en 1518, Khayr al-Din beylerbey d’Alger). https://en.wikipedia.org/wiki/Aruj_Barbarossa
  4. TelQuel, « Les femmes qui ont fait l’Histoire du Maroc à l’honneur sur 2M », 24 octobre 2015. https://telquel.ma/2015/10/24/serie-documentaires-historiques-rend-hommage-aux-femmes_1467583
  5. Méditerranée Audiovisuelle, « Morocco / 2M: documentary series “Figures Historiques” », 5 novembre 2015. https://mediterranee-audiovisuelle.com/morocco-2m-documentary-series-figures-historiques/?lang=en
  6. André Thevet, Les vrais pourtraits et vies des hommes illustres, Paris, 1584, livre VIII, chapitre 144 (gravure de Barberousse reproduite dans l’article).