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L’histoire du Caftan Marocain, des Almohades à Nos Jours

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Le caftan est un vêtement adopté autrefois par les grandes puissances impériales. Dans la Perse antique, il s’agit d’un manteau ouvert sur l’avant et souvent nommé kandys. Au sein de l’empire Ottoman, c’est une veste longue nommée peliffe dans la littérature française et que les Turcs qualifiaient de chylaat [1] [2]. Ailleurs, en Pologne, c’était plutôt une robe nommée Kontusz au 16ème siècle.

Il s’agit donc d’un terme générique qui regroupe diverses pièces longues portées dans les grands empires. Les souverains de l’Orient utilisaient cette robe comme récompense honorifique. Ils avaient en effet comme coutume d’en offrir aux personnes de distinction et aux ambassadeurs des puissances étrangères à leur cour [3].

Avant de prendre sa définition actuelle, autrement dit marocaine et féminine, le caftan était auparavant l’apanage des hommes. Chaque caftan a ses propres caractéristiques. Ainsi, au Maroc, le caftan est une robe longue d’une seule pièce. Elle est agrémentée de différentes techniques d’ornementation [4] résultant du savoir-faire des artisans Marocains (Maalems).

Couture Caftan Marocain

Entièrement ouvert sur le devant, ce caftan est garni de galon de soie tressée (Sfifa) et fermé d’une rangée de boutons (Aakad) dont l’inspiration puiserait dans la forme des cerises. D’ailleurs, la confection de ces boutons était historiquement et reste aujourd’hui une spécialité de Sefrou, une petite province à quelques kilomètres de Fès où justement a lieu un festival des cerises chaque année [5]. En ce qui concerne la fabrication des galons de soie, les Maalems étaient en revanche installés à Fès.

Fakron Caftan Marocain Mdemma
Une m’damma typique.

Le caftan est parfois accompagné d’une ceinture (m’damma) faite d’or massif finement ciselé et incrusté par un fakrone (tortue) au centre, censé apporter du bonheur et protéger du mauvais œil. Cette tenue très ancienne va cependant subir de nombreuses évolutions au cours de son histoire.

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La naissance du caftan.

Dans une miniature des Contes de Santa Maria, le calife Almohade apparaît dans un caftan finement brodé sur le col et sur l’avant-bras.

Il apparaît pour la première fois au 12ème siècle pendant le règne de la dynastie Almohades. Au départ, le caftan était réservé à la royauté, simple et sans ornements.

Les souverains de l’époque, prêchant le retour aux sources fondamentales de l’islam et souhaitant rompre avec l’opulence de leurs prédécesseurs Almoravides, refuseront d’employer dans leurs vêtements la soie et l’or [6].

Sous le calife Muhammad an-Nâsir, un recensement établi pour des raisons fiscales dénombrait pas moins de 3 490 ateliers de tissage [7] et comptabilisait plus de 3000 tisserands [8] à Fès.

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De la sobriété au luxe.

Au fil du temps, des ateliers princiers de tissage (Tarz) dédiés en partie à la confection des caftans fleurissent, notamment sous les Mérinides. Le port du caftan commencera petit à petit à devenir courant [9]. Plus somptueux, il épousera de nouveaux tissus tels que le brocart. Ibn Khaldoun fait mention de vêtements et ceintures de soie ornée de fils d’or tissés à Fès [10], marquant ainsi la rupture avec la doctrine simpliste des Almohades.

En guise de bonnes relations, le caftan était offert comme présent aux sultans des puissances étrangères également. Une liste des cadeaux envoyés par le sultan Mérinide Abu Al-Hassan au sultan Mamelouk an-Nâsir Muhammad cite en effet des vêtements brodés d’or, des vêtements de taffetas, de laine et de soie rigide et à bigarrures [11]. Les sultans de la dynastie mérinide envoyaient également des vêtements luxueux aux sultans Ottomans [12], ces derniers les nommant Fas Kaftanlar en référence à la ville de Fès.

La civilisation Mérinide, qui avait établi sa capitale à Fès, connaissait donc un rayonnement industriel, intellectuel et culturel prestigieux, si bien que les rois Nasrides de Grenade imitaient ceux de Fès. [13]

Caftan du sultan Abu Abdallah Muhammad XII, musée de l’armée, Tolède.
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La démocratisation du caftan.

Vers la fin du XVème siècle, le caftan prend une nouvelle tournure avec l’arrivée massive au Maroc des Andalous chassés d’Espagne. Ils s’installent principalement à Tétouan et à Fès mais aussi à Chefchaouen, Rabat et Salé.
Les Andalous emportent avec eux leur savoir-faire qui se fond harmonieusement à la culture et l’art marocain. Cette influence andalouse se manifestera principalement par ses apports à la broderie. La culture hispano-mauresque sera très bien préservée au Maroc, à tel point que chaque ville aujourd’hui cultive son propre style de broderie.

L’ère Saadienne révolutionnera cependant l’usage de ce vêtement. Les femmes se l’approprieront, ce qui marquera donc le début de la féminisation du caftan [14]. Cette demande féminine sera également très forte poussant ainsi l’innovation en ce qui concerne l’usage de nouveaux tissus et ainsi de suite [15].

Du côté masculin, le caftan sera confectionné avec un drap importé de l’Angleterre dénommé brown blues. Le bleu foncé de ces variétés de draps deviendra pour la classe aisée la couleur nationale du vêtement [16].

Le sultan Ahmed Al Mansour instaure la mode d’une tunique transparente par-dessus le caftan traditionnel qu’on surnomme mansouria en référence à son nom [17]. Cette tenue, connue sous le nom de takchita, est donc composée de deux pièces contrairement au caftan : la 1ère est la tahtiya et la seconde se nomme fouqia ou dfina ou alors mansouria.

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Le caftan dans l'art européen.

L’ère alaouite est symbolisée, entre autres, par l’ouverture sur l’Europe. En effet, de nombreux peintres et écrivains européens séjournent au Maroc et représentent à travers leurs œuvres, les costumes marocains d’antan [18].

Les sultans alaouites envoyaient des diplomates et ambassadeurs aux différentes puissances européennes afin de contracter des traités de paix et de commerce. Les peintres européens à leur tour, ne manqueront pas de les représenter en guise d’honneur.

Le caftan sera bien sûr mentionné dans différents textes marocains. L’étude d’un contrat de mariage datant du 18ème siècle nous apprend que le trousseau d’une mariée dans le Haut Atlas était aussi riche, abondant et raffiné que celui d’une mariée citadine de Fès à la même époque. Certains vêtements tels que le caftan, pensés réservés à la ville, étaient également en usage dans le Haut Atlas [19].

Pendant la même période, une lettre du sultan Abderrahmane Ibn Hicham au gouverneur de Tétouan le voit l’ordonner de faire don d’un caftan à tous les nouveaux entrants à Tétouan. En effet, à l’aube la conquête française de l’Algérie, des dizaines de milliers d’Algériens se réfugieront au Maroc et plus précisément à Tétouan. Plusieurs sources témoignent de l'hospitalité marocaine envers leurs voisins au début de leur colonisation [20].

Quelques représentations de marocains par des artistes européens.

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Le caftan moderne.

C’est ainsi que le caftan traverse les époques et les générations, avec différentes coupes, couleurs, tissus. Il reste bien ancré dans la culture marocaine. Ce n’est que très tardivement, au 19ème siècle, que ce vêtement mixte deviendra exclusivement féminin.

La femme marocaine, avide de modernité, poussera les créateurs à revisiter le caftan. Les stylistes joueront un rôle majeur dans la modernisation de celui-ci alors que d’anciennes civilisations délaissèrent leurs caftans, au Maroc le caftan sera un mariage entre tradition et modernité.

De nos jours et dans le contexte de la mondialisation, le caftan marocain traverse les frontières du Royaume et brille à l’internationale, étant aujourd’hui porté non seulement par les femmes du Maghreb et du Moyen-Orient mais aussi en Europe.

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Références :
  1. Mœurs et usages des Turcs, leur religion, leur gouvernement civil, militaire et politique, avec un abrégé de l’histoire ottomane, Volume 2 | Jean-Antoine Guer
  2. Encyclopédie : ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Volume 34 ;Volumes 710 à 734 | Denis Diderot | 1780
  3. Glossaire des mots français tirés de l’arabe, du persan et du turc | Antoine-Paulin Pihan | 1847
  4. Kawtar et Youssef s’habillent avec les vêtements traditionnels marocains | Emmanuelle Peckre | 2013
  5. Depuis 1919, chaque année Sefrou abrite au mois de juin le festival des cerises ( dit aussi Fête des cerises ou Moussem Hab Al-Moulouk « moussem du fruit des rois »). Cet événement est classé patrimoine immatériel de l’humanité depuis 2012 à l’UNESCO. La cerise de Sefrou, ou el-Beldi, est une cerisette noire, très sucrée que l’on trouve au Maroc. Le moussem en l’honneur de sa récolte laisse place à de nombreuses animations, expositions, concerts, concours, jeux et élections de « Miss cerisette » avec défilé en char
  6. Les prolégomènes Deuxième partie d’Ibn Khaldoun
  7. Histoire du Maroc | Daniel Rivet |2012
  8. Fès, approche historique toponymique | Hassan Sqalli | 2014
  9. Civilisation marocaine : arts et cultures Mohamed Sijelmassi |1996
  10. Fès : joyau de la civilisation islamique |Attilio Gaudio | 1982
  11. Les Relations entre les Mérinides et les Mamelouks au XVI° siècle |Marius CANARD |1939
  12. L'Histoire Diplomatique du Maroc | Abdelhadi Tazi | 1986
  13. Luis Del Marmol Carvajal | 1600
  14. Historical Development of the Caftan Costume | Mufida Abdlnor Kassir | 1978
  15. Driss bouhlila |Les algériens à Tétouan au 19eme siècle | 2012
  16. Les sources inédites de l’histoire du Maroc. Archives et bibliothèques d’Angleterre. Série 1,Tome 1 / H. de Castries | 1918
  17. Nozhet-Elhâdi : Histoire de la dynastie saadienne au Maroc (1511-1670) |Muḥammad al-Ṣaghīr ibn Muḥammad Ifrānī | 1889
  18. Dictionnaire Detaille des Noms de Vêtements Chez Les Arabes | Reinhart Dozy |1845
  19. Mutations sociales dans le Haut Atlas : Les Ghoujdama |Ali Amahan | 2017
  20. Histoire de Tétouan | Mohamed Daoud |1979