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Haddou Lakhal, le Premier Pilote d'Avion du Maroc

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Peu de gens le connaissent, et pourtant il influença de manière définitive le processus de décolonisation au Maroc et plus généralement en Afrique du Nord. Haddou ben Hammou Lakhal fait partie de ces hommes qui ont fascinés les colons européens au point de les effrayer sur les “conséquences” du progrès chez les Africains. Retournons au 19ème siècle pour comprendre l’histoire de ce grand diplomate rifain.          

La course à la colonisation du Maroc.

Dessin satirique français, 1905.

Son histoire commence en 1888. Malgré la modernisation de l'armée enclenchée par Moulay Hassan et Moulay Abdelaziz, l'Empire Chérifien ne pouvait rivaliser avec l'appétit des puissances européennes tout en stabilisant le pays. Le Maroc est menacé par deux problèmes, qui ont rythmé la politique alaouite, tout au long du siècle : les révoltes tribales appuyées par les zaouias contre le paiement d’impôt. Ces régions sont appelées Blad-Al-Siba (pays de l’anarchie) et les différents Sultans organisent plusieurs Harka (campagnes militaires) pour pacifier ces lieux.

Le second problème, le plus décisif dans le processus de colonisation, est l’endettement du pays. Cet endettement est causé tant par le coût des Harka mais aussi des prêts européens pour l’investissement industriel (usine de Dar Al Makina) ainsi que la modernisation de l’armée (exemple : l’acquisition de bateaux à vapeur et de canons Krupp).

L’enfance de Haddou Lakhal.

C'est dans ce contexte que naît Haddou Benhammou Lakhal dans la province d’Izmouren, près d’Al Hoceima. Très tôt, sa famille s'installa en Algérie française. Ses parents lui trouvèrent un emploi auprès du responsable du port de Marsa Ben M’hmidi (anciennement Port-Say), M. Bourmancé Say. Il passera très rapidement de domestique à ami et confident de ce dernier, celui-ci s’étant rendu compte de l’intelligence du jeune homme :

     “Son maître, remarquant l’intelligence de ce petit Marocain, s’intéressa à lui et l’éleva, non en domestique asservi, mais en confident.”    

— Journal Le Gaulois, Avril 1926

Peu de temps après, Haddou Lakhal décida de lancer ses premières affaires, notamment à travers un café maure qu'il baptisa « Au rendez-vous des pirates» et qui, en peu de temps, devint le lieu de rassemblement des émissaires d'Abdelkrim Al-Khattabi. Avec le début des guerres européennes, il coopéra avec les services de renseignements français contre l'Espagne et recevra une formation de pilotage d’avions dans la base aérienne d’Oran.

L’emprisonnement aux îles Jaffarines.

Capturé par les Espagnols, il fut emprisonné dans une forteresse des îles Jaffarines. Il utilisa son intellect pour concevoir un plan quasi machiavélique pour fuir de la prison et rejoignit à la nage en une nuit les vingt kilomètres qui le séparait de la côte. Il arrivera après plusieurs jours, à rejoindre l’Algérie française tout en esquivant les patrouilleurs espagnols (soit en nageant, soit en faisant la planche durant des heures).

La guerre européenne vint, nous avions besoin d’agents de renseignements, il fut enrôlé par les services français et ne tarda pas à se signaler par son courage et son infatigable activité. — Arthur Meyer, 1926

Du renseignement français au renseignement rifain.

Abdelkrim Al Khattabi et le comité du Rif.

Sa vie bascula lors de la Guerre du Rif, il rejoignit dès le début la révolte en rassemblant sa tribu (Bocoya). Au sein de la république du Rif, il gravit rapidement les échelons :

  • Caïd des Bocoyas
  • Attaché politique au ministère des affaires étrangères rifaines
  • Chef des renseignements rifains
  • Ministre de l'aviation en 1923

Sa connaissance quasi-parfaite des langues française, espagnole, rifaine et de la darija lui ont permis de très rapidement prendre de l’importance dans l’establishment rifain.

Il arrive à Ajdir à cheval après trois jours de chevauchée, change de costume à Oujda et repart soit pour Fez ou Rabat, soit pour Oran, là où des missions l’appellent. — Arthur Meyer, 1926.

Un diplomate infatigable.

Il enchaîna les déplacements jour et nuit, ne s’arrêtait que pour dormir ou recharger sa Ford ou passer à son cheval. Après avoir parcouru cent-vingt kilomètres à cheval, il arrivait à Taourirt, montait dans sa Ford et repartait sans prendre de repos. En une semaine, il prit cinq heures de sommeil, voyageant la nuit, traitant le jour, ayant été d'Oran à Rabat, vu des officiels, arrêté des marchés. Tous les diplomates européens étaient impressionnés par sa puissance d'action, qualifiée de ”extraordinaire”.

Fin diplomate, il était considéré comme un gentleman par les Européens. Haddou fera plusieurs démarches pour le Rif : achats divers, négociation pour le règlement de dettes rifaines, démarches auprès des chefs militaires français, pourparlers de paix avec l’Espagne entre 1923 et 1924…

J’aime, les Riffains comme ils sont, mais je ne veux pas qu’ils grandissent. — Hubert Lyautey à Haddou Lakhal, 1924.

Il réussit à négocier l'achat d'avions allemands, rassembla les foules marocaines de Fes à Oran tout en s’attirant la sympathie de beaucoup de colons par sa courtoisie. Il sera considéré par les Français comme l'un des auxiliaires les plus précieux d'Abdelkrim. Les délégués espagnols disaient se trouver en face d'un diplomate très fin, connaissant la question marocaine mieux que n'importe quel homme politique européen. Cependant, l'échec de la République du Rif marqua un tournant dans sa vie…

Une postérité décisive dans l’indépendance du Maroc.

L'île d’Essaouira.

Capturé par les Français, il fut exilé sur l'île d'Essaouira en 1926, où il passa le restant de ses jours jusqu'en 1950, date de son décès. Son prestige et son intellect firent prendre conscience à la France du danger du progrès au Maroc…

Les français comprirent à travers Haddou Lakhal qu’ils ne pourraient occuper le Maroc indéfiniment et pacifiquement si le peuple s’éduque. Leurs craintes finiront cependant par arriver. Le 11 janvier 1944, un groupe d’intellectuels marocain réunira une grande partie de la population derrière le Manifeste de l’Indépendance. Commencera le processus de décolonisation qui prendra un terme en 1956 avec l'indépendance officielle du Royaume du Maroc, 6 ans après sa mort.

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Références :