amako, nuit du 30 octobre 1963. Autour d'une table dressée dans la capitale malienne veillent quatre hommes: Haïlé Sélassié, empereur d'Éthiopie, qui préside; Modibo Keïta, l'hôte; Ahmed Ben Bella, président d'une Algérie indépendante depuis quinze mois; Hassan II enfin, un roi de trente-quatre ans qui règne depuis deux ans et demi. Le communiqué qu'ils signent arrête un feu ouvert trois semaines plus tôt dans les confins sahariens: les hostilités cesseront le 2 novembre à zéro heure. Quant à la frontière pour laquelle on vient de mourir, elle ne figure sur aucune carte. Elle n'a, en vérité, jamais existé.
Il faut savoir que le roi assis à cette table n'y siège pas en accusé, quoi qu'en disent alors les radios du Caire et d'Alger. Il est le fils de l'homme qui fit du Maroc le sanctuaire de la révolution algérienne: c'est à Oujda que la Wilaya V installa son commandement, c'est de Nador à Figuig que s'égrenaient ses bases arrière, et c'est sur ce même sol que Nelson Mandela venait de recevoir, un an plus tôt, sa seule formation militaire (nous avons conté ce sanctuaire dans Maroc pour l'Afrique). Six semaines avant Bamako, le 19 septembre 1963, le royaume signait la charte de l'Organisation de l'unité africaine en qualité de membre fondateur. Un voisin envieux venu troubler une jeune révolution, disent les radios; un créancier de la fraternité, répond le dossier, qui découvre à Bamako que la fraternité ne rembourse pas.
Nous remonterons d'abord à 1845, quand les commissaires de Lalla Maghnia écrivirent qu'au Sahara toute délimitation serait superflue. Nous verrons la France occuper Tindouf en 1934 et classer le désert comme on range une archive, puis le fer de Gara Djebilet donner un prix à ce qui n'avait pas de ligne. Nous lirons la promesse écrite que le GPRA fit au Maroc en juillet 1961, et ce qu'il en advint. Nous tiendrons ensemble les deux horloges d'octobre 1963, celle des postes sahariens et celle des chancelleries, avant de nous asseoir à Bamako, où l'Afrique arrêta le feu sans tracer la ligne. Nous compterons ceux qui vinrent d'ailleurs, de La Havane au Caire, et nous suivrons le fer jusqu'au train qui, en février 2026, emporta le minerai de Gara Djebilet vers Oran sans qu'un seul wagon ne doive rien au Maroc.
Une précaution encore: 1963 n'est pas 1975. La Guerre des Sables n'est ni la répétition ni le prologue de l'affaire du Sahara occidental; c'est une autre guerre, un autre théâtre, et nous ne les confondrons pas. Celle-ci commence un siècle plus tôt, sous une tente dressée près de Maghnia.
Une frontière que personne n'avait tracée
Lalla Maghnia, 1845
Le 18 mars 1845, au lendemain de la défaite d'Isly, le comte de La Rue pour la France et Si Ahmida ben Ali pour le Maroc signèrent à Maghnia la convention qui devait régler la frontière des deux Empires. Elle la régla en trois régimes: au nord, dans le Tell, une ligne véritable, décrite repère par repère; au centre, plus de territoires mais des tribus, rattachées à l'un ou l'autre souverain par leurs allégeances; plus bas, les ksour, où l'eau et les palmeraies donnaient encore un objet à la plume, et dont l'article 5 attribua nommément au Maroc ceux d'Ich et de Figuig. Puis vint le désert, et la plume s'arrêta:
Dans le Sahara (désert), il n'y a pas de limite territoriale à établir entre les deux pays, puisque la terre ne se laboure pas et qu'elle sert seulement de pacage aux Arabes des deux Empires qui viennent y camper pour y trouver les pâturages et les eaux qui leur sont nécessaires. Les deux souverains exerceront de la manière qu'ils l'entendront toute la plénitude de leurs droits sur leurs sujets respectifs dans le Sahara.
— Convention de Lalla Maghnia, 18 mars 1845, article 4 (de Clercq, Recueil des traités de la France, t. 5)
L'article 6 acheva le geste: au sud des ksour, «comme il n'y a pas d'eau, qu'il est inhabitable et que c'est le désert proprement dit, la délimitation en serait superflue». Superflue: le mot fera fortune. Tindouf n'est pas nommé, nulle borne n'est plantée, nulle carte n'est dressée, et pendant près d'un siècle ce silence tiendra lieu de frontière. Retenons seulement, pour la suite, que Figuig avait un titre écrit.
Onze heures, le 31 mars 1934
Le 31 mars 1934, à onze heures du matin, le colonel Trinquet entra dans Tindouf. L'historien Olivier Vergniot a restitué l'équivoque de ce matin-là: l'occupation se fit «au nom de la France et de l'Algérie», mais les troupes venaient du théâtre marocain, où elles achevaient la soumission de l'Anti-Atlas. Un même corps expéditionnaire, deux légitimités: l'une dit d'où l'on part, l'autre au nom de qui l'on s'installe. L'instruction ministérielle qui organisa le commandement des confins, relue par Henry Marchat, ne vint que le 10 avril, après coup. Ce ne fut ni un traité ni une conquête proclamée: un classement administratif, qui rangea sous l'autorité d'Alger un désert que 1845 avait laissé aux allégeances. La suite montrera qu'un classement, à l'heure des indépendances, pèse plus lourd qu'un serment.
Quand le désert prit un prix
Vers 1952, les géologues confirmèrent ce que la hamada cachait au sud-est de Tindouf: à Gara Djebilet, l'un des plus grands gisements de fer du continent. Que restait-il alors d'une délimitation superflue ? La loi du 10 janvier 1957 créa l'Organisation commune des régions sahariennes; la même année, Paris découpa les départements des Oasis et de la Saoura. Le pacage des deux Empires devint un damier de circonscriptions, de budgets et de titres miniers. En somme, la France se dispensa de tracer la frontière: elle la rendit inutile en administrant tout elle-même. Le jour où elle partirait, il ne resterait ni ligne ni arbitre. Il resterait un héritage à ouvrir, et deux héritiers.
Octobre, deux horloges
Tindouf, octobre 1962
La guerre, du reste, n'a pas commencé en 1963. Dès août 1962, note Flory, «les incidents de frontières se multiplient, dans la région de Tindouf notamment». En juillet, le Maroc avait poussé son administration jusqu'au poste de Zegdou, sur l'axe de Tindouf: nous le disons parce que c'est exact, et que la suite n'en a que plus de relief. Car le 9 octobre 1962, rapporte Édouard Méric, l'armée algérienne occupa Tindouf et en chassa par la force les représentants locaux du gouvernement marocain qui refusaient de partir; il y eut des morts et des blessés. Un an, presque jour pour jour, avant les batailles de 1963, le premier sang de cette frontière avait déjà coulé, à Tindouf. L'indépendance algérienne n'avait pas trois mois…
Vingt-cinq septembre et huit octobre
Quand la guerre éclata-t-elle ? Le dossier ne permet pas de trancher, et nous ne trancherons pas à sa place: «Aucune version communément admise n'existe», écrira Lyes Si Zoubir dans Manière de voir. L'horloge algérienne, que suit une bonne part des travaux anglophones, place fin septembre l'occupation par un millier de soldats marocains des postes de Hassi Beida et de Tinjoub, sur la piste des confins. L'horloge des chancelleries retient le 8 octobre, premier jour d'un combat à double sens: une dizaine de morts ce jour-là (dix tués et trente-cinq blessés, précisera le ministre marocain de l'Information), seul chiffre que l'on puisse dater avec certitude. Entre les deux, la diplomatie joua sa dernière carte: le 5 octobre, à Oujda, Réda Guedira et Abdelaziz Bouteflika convinrent encore de créer une commission mixte pour examiner le problème des frontières. L'honnêteté commande d'ajouter que le rendez-vous suivant, fixé à Tlemcen le 11 octobre, se tint sans les Marocains: la délégation algérienne y attendit en vain, écrit Flory. Alger avait toutefois prévenu, par ses «milieux autorisés», que le tracé de la frontière n'y serait pas abordé et que l'on n'y parlerait que de la circulation des frontaliers; Rabat, de son côté, faisait savoir qu'une rencontre au sommet ne pouvait avoir lieu que sur un ordre du jour «basé sur la discussion du fond du contentieux frontalier». Chacun avait donc sa chaise vide. Trois jours plus tard, les Forces armées royales reprenaient les deux postes.
Les deux mobilisations
Chaque capitale entra en guerre chargée de ses propres démons. Dès le 30 septembre, avant le premier affrontement reconnu, Ben Bella dénonçait à la radio la collusion du gouvernement marocain avec le Front des forces socialistes que Hocine Aït Ahmed venait de fonder en Kabylie; l'organe du FLN traitait le roi, dès le 8 septembre, de «pantin aux mains d'une oligarchie animée par un apprenti Raspoutine». Deux jours avant de mobiliser, le président jouait pourtant l'apaisement devant la presse: «nous gardons ici notre sérénité. Ces problèmes ne peuvent être résolus que par le dialogue.» Le 15 octobre, devant une centaine de milliers de personnes rassemblées au Forum d'Alger, il proclama la «mobilisation générale de tous les anciens djounoud», se dit persuadé de la collusion entre «les gens du Maroc et ceux de Tizi-Ouzou» et lança: «L'Algérie écrasera tout impérialisme.» Le même jour, l'Assemblée algérienne dénonçait une agression destinée à «contrecarrer la politique socialiste» du gouvernement; Radio-Alger appellera bientôt les soldats du royaume à la désobéissance («Djounouds marocains, désobéissez à Hassan II»); et dans les derniers jours d'octobre, les maquis kabyles de Mohand ou el-Hadj descendirent se rallier à l'armée et partirent pour le front, refermant la seule dissidence armée qui inquiétât le régime. La guerre des frontières devenait, à Alger, une guerre de la révolution.
C'est à ce discours du Forum que la mémoire algérienne rattache le cri le plus célèbre de la guerre: «Hagrouna !», ils nous ont humiliés. Or ce cri, nous l'avons cherché partout où il aurait dû laisser trace, et il n'est nulle part: ni dans les chronologies savantes de l'époque, ni dans la presse de 1963, ni dans aucun enregistrement daté. Ben Bella s'en attribuera la paternité en 2002, sur Al Jazeera; les mémoires du chef d'état-major Tahar Zbiri et de Chadli Bendjedid le lui prêteront un demi-siècle après les faits; et l'enregistrement qui circule aujourd'hui sous ce nom est en réalité un discours de Bouteflika à Annaba, en 1999, où l'ancien ministre de 1963 concède lui-même: il l'a «peut-être» dit. Le mot le plus fameux de cette guerre est un souvenir, non une archive.
Le Maroc mobilisa le 10 octobre, et Hassan II parla le jour même devant le conseil municipal d'Agadir:
Le devoir de l'État et du peuple est de se tenir prêt pour défendre le pays.
— Hassan II, devant le conseil municipal d'Agadir, 10 octobre 1963
Le peuple marocain, avait-il dit aussi, «n'acceptera pas de transiger avec nos principes sacrés, nos frontières authentiques et notre dignité nationale». Le 17, il télégraphia à Ben Bella que le Maroc était «prêt à faire face à toute éventualité»; le 22, les chroniques enregistrent, dans de nombreux centres du royaume, des volontaires demandant à s'engager dans les FAR. L'union sacrée marocaine eut pourtant sa déchirure, et elle porte un nom: Mehdi Ben Barka, chef de l'UNFP, se solidarisa depuis Le Caire avec l'Algérie. Des deux côtés, conclut Flory, cette guerre, «en créant un climat d'union sacrée», donna aux deux pouvoirs «l'occasion de se consolider». Qu'on nous permette, au milieu de tant de symétrie, de rappeler une asymétrie: l'un des deux États demandait l'ouverture d'une négociation promise par écrit; l'autre la refusait.
Hassi Beida, Tinjoub, Ich, Figuig
Le 14 octobre, les FAR reprirent donc Hassi Beida et Tinjoub. Sur le terrain, l'inégalité des moyens se lisait sans commentaire: artillerie et blindés marocains contre une infanterie algérienne sortie victorieuse d'une guérilla, mais étrangère à la guerre de positions. Les Américains, qui donnaient pourtant Hassan «perdant probable» en cas d'escalade, constatèrent que les Marocains tenaient les deux oasis disputées; une dépêche de presse les voyait déjà marcher sur Tindouf. Ils n'y marchèrent pas: les FAR n'entrèrent ni dans Tindouf ni à Gara Djebilet, et le fer resta hors de la guerre. L'ambassadeur de France à Washington prêtait alors au Maroc deux desseins, saisir quelques points avancés pour forcer la négociation, ou s'assurer de Tindouf et de son minerai; seul le premier se réalisa, et l'on jugera sur pièces.
Vers la mi-octobre, un second front s'ouvrit au nord, à Ich puis autour de Figuig: non plus le Sahara sans ligne, mais des ksour que l'article 5 de Lalla Maghnia attribuait nommément au Maroc. Le 20 octobre, près d'Aïn Chouateur, les FAR s'emparèrent d'un hélicoptère de fabrication soviétique transportant des officiers égyptiens et algériens; quatre des cinq officiers égyptiens capturés furent présentés à la presse, et la délégation marocaine à l'ONU en fit un communiqué. Le Caire ne s'en cachait guère: le 1er novembre, Mohamed Hassanein Heikal, directeur d'Al-Ahram et confident de Nasser, confirmera l'envoi de blindés et d'unités navales égyptiennes en Algérie. Après la signature de Bamako, Figuig fut encore bombardée; la ville tint. Le roi, rentré de Bamako par Dakar, déclara à la radio que le Maroc «ne répondra pas à la violence par la violence», donna l'ordre à ses troupes d'éviter tout contact avec les Algériens et en télégraphia l'assurance au Négus, à Modibo Keïta et à U Thant. Ben Bella, du reste, ne s'en cachera pas: le soir du 1er novembre, il affirmera que l'armée algérienne «se trouvait déjà à Figuig avant la conférence de Bamako», avant de jurer quelques jours plus tard, à Radio-Luxembourg: «Jamais nous n'avons occupé Figuig.» Komer l'écrivit à McGeorge Bundy le 4 novembre:
Difficile de démêler qui tire sur qui, mais Figuig semble toujours aux mains des Marocains. La question la plus fascinante est de savoir si Boumediene, au front, reçoit encore les ordres d'Alger.
— Robert W. Komer à McGeorge Bundy, 4 novembre 1963 (FRUS, XXI, doc. 29)
L'ambassadeur Bengelloun dira l'essentiel aux Américains: on avait tenté de prendre, avec l'aide de la RAU, une ville marocaine située derrière «une frontière qui n'a jamais été contestée».
Bamako n'a pas tracé la ligne
Le vingt-six octobre
Pendant que les postes brûlaient, les chancelleries pesaient. Kennedy écrivit le 27 octobre aux deux capitales, pressant Hassan II de chercher «une solution par la négociation plutôt que par la guerre» et confiant à Ben Bella sa crainte qu'un différend de frontière ne devienne «un conflit bien plus grave entre philosophies et systèmes». Washington, qui avait suspendu un prêt de 10 millions de dollars à Rabat le temps de comprendre, savait pourtant à quoi s'en tenir: dès le 20 octobre, Hassan II avait déclaré à l'ambassadeur Ferguson que le Maroc n'avait «aucune intention agressive» et restait «prêt à discuter du problème frontalier devant n'importe quelle instance internationale». Et le 1er novembre, dans une note interne, Komer lâchera la phrase qu'on n'attendait pas d'un conseiller de la Maison-Blanche: sur ses revendications frontalières envers l'Algérie, Hassan «a un bon dossier». Les bons offices de Haïlé Sélassié et de Modibo Keïta aboutirent le 26 octobre à l'acceptation d'une rencontre à Bamako. Le roi s'y rendit en tenant les oasis disputées; il aurait pu faire durer l'avantage. Il vint.
Quatre points, zéro borne
Les 29 et 30 octobre 1963, sous la présidence du Négus, les quatre chefs d'État arrêtèrent un communiqué dont il faut peser chaque clause. Un cessez-le-feu «à compter du 2 novembre 1963 à zéro heure». Une commission d'officiers marocains, algériens, éthiopiens et maliens pour déterminer la zone dont les troupes se retireraient. Des observateurs éthiopiens et maliens pour en garantir la neutralité. Une réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OUA, enfin, chargée de constituer à Addis-Abeba une commission d'arbitrage dont la première mission serait de «situer les responsabilités en ce qui concerne le déclenchement des hostilités», et la seconde d'étudier le problème de fond. Ajoutons-y une clause que l'on cite peu: l'arrêt, dès le 1er novembre à zéro heure, «de toute attaque publique et par voie de presse». Les quatre points furent tenus pour un triomphe africain (première guerre entre États indépendants du continent, premier cessez-le-feu obtenu sans l'ONU ni les grandes puissances), et ils l'étaient. Mais le renseignement américain vit aussitôt la limite, et Thomas L. Hughes la nomma le 30 octobre pour Dean Rusk:
L'accord portant création d'une zone démilitarisée ne résout pas la question critique: Hassan se retirera-t-il de Tinjoub et de Hassi Beida ?
— Thomas L. Hughes (INR) à Dean Rusk, 30 octobre 1963 (FRUS, XXI, doc. 26)
Rabat avait répondu d'avance, par la voix d'Ahmed Balafrej: «Nous n'évacuerons ni Hassi-Beïda, ni Tindjoub.» Bamako fixa une heure, non un tracé. Quant à la commission chargée de dire qui avait commencé, elle ne le dira jamais: l'OUA préféra n'accuser personne, et Washington nota que la responsabilité du déclenchement était «probablement partagée» entre les deux parties. Ceux qui parlent aujourd'hui d'une agression marocaine jugée par l'Afrique citent un verdict qui n'a jamais été rendu.
Addis, et après
Sur le terrain, le feu ne s'éteignit vraiment que le 5 novembre, autour de Figuig et de Beni-Ounif, quand le capitaine malien Léon Sankaré, délégué pour superviser le cessez-le-feu, obtint des deux lignes qu'elles cessent le tir: «J'ai pris contact avec les autorités algériennes et marocaines à 9 h 30 mn, on m'a confirmé des deux côtés que les tirs et les combats s'arrêtaient définitivement. […] Les troupes restent sur les positions.» Le contentieux, lui, resta africain. Rabat sonda New York; Washington répondit d'honorer Bamako; du 15 au 18 novembre, les ministres réunis à Addis-Abeba élargirent la commission ad hoc à sept pays. Quant à la doctrine des frontières héritées de la colonisation, que l'on invoque si souvent contre Rabat, elle viendra plus tard: c'est au Caire, en juillet 1964, que l'OUA la votera, neuf mois après les combats. Elle ne rétroagit pas. Le 18 novembre 1963, ouvrant le premier Parlement de son règne, Hassan II donna aux événements leur nom marocain:
Les événements cruels et douloureux que notre pays a vécus à la suite d'une agression perpétrée contre notre territoire nous ont mis dans l'obligation de les affronter pour défendre notre dignité et protéger l'intégralité du sol national.
— Hassan II, discours d'ouverture du Parlement, Rabat, 18 novembre 1963
Le 20 février 1964, une réunion d'application organisa retrait et observateurs; dans la nuit du 14 au 15 avril 1964, les prisonniers furent échangés: l'Algérie rendit cinquante-sept Marocains, le Maroc rendit trois cent soixante-dix-neuf Algériens. Nous laissons ces deux nombres en regard, sans commentaire. Quant aux morts, le dossier interdit un total: le Maroc reconnut officiellement trente-neuf tués; Flory, dès 1965, écrivait «plusieurs centaines de morts et de blessés» toutes batailles confondues; et il faudra attendre 2021, cinquante-huit ans après les faits, pour que l'Algérie avance «plus de huit cent cinquante martyrs», par la voix du ministre qui annonçait au même moment la rupture des relations diplomatiques avec Rabat. Un bilan publié comme une munition n'est plus un bilan. Nous nous en tiendrons aux fourchettes.
Ceux qui n'ont pas tiré
La brigade qui n'a pas tiré
Restent les autres, tous les autres. L'affaire cubaine d'abord, que l'historien Piero Gleijeses a définitivement établie: six cent quatre-vingt-six hommes et vingt-deux chars T-34 débarqués pour Ben Bella sous le commandement d'Efigenio Ameijeiras, prêts vers le 28 octobre; une opération contre Berguent, baptisée Operación Dignidad, préparée puis annulée; zéro coup de feu. Rabat n'attendit pas les historiens pour compter: le 31 octobre 1963, Ahmed Balafrej annonça la rupture des relations diplomatiques avec La Havane, et du même souffle le rappel des ambassadeurs du Maroc à Damas et au Caire. À Washington, la perspective d'armes cubaines en Algérie fit dire à Dean Rusk, selon ses collaborateurs, que si ces gens-là prenaient des armes de Cuba, «il faudra bien soutenir le Maroc». Le 8 novembre, reçu par Kennedy, Yazid reconnut le matériel soviétique et cubain; il ne mentionna pas l'Égypte. Les officiers d'Aïn Chouateur dispensaient sans doute de le faire.
Les capitaines lointains
Le Caire fut le plus engagé: des armes, les blindés et les unités navales que Heikal confirmera, des officiers jusque sur le front et, selon les rapports parvenus à la Maison-Blanche le 24 octobre, la décision de Nasser d'aider Ben Bella «en grand», troupes comprises; un mois plus tard, la même Maison-Blanche jugera que la RAU n'avait guère brillé et que le rôle cubain était resté «mineur, quoique symbolique». Moscou fut une rumeur plus qu'un corps expéditionnaire. Paris, que Washington soupçonnait d'envoyer munitions et vivres au Maroc, s'en tint officiellement à la non-intervention. Les Américains eux-mêmes livrèrent à Rabat, de nuit et par zones bouclées, les munitions d'un programme déjà signé, tout en s'interrogeant, la plume honnête: «si nous et les Français ravitaillons les Marocains, comment dire à Nasser de ne pas équiper les Algériens ?» Quant au prêt chinois à l'Algérie, il n'eut rien à voir avec les tirs d'octobre. Aucune de ces puissances ne décida du mois: octobre se joua entre deux armées maghrébines. Mais qu'on relise la liste des présents: pour l'Algérie, des chars cubains, des blindés égyptiens, des armes soviétiques; pour le Maroc, des lettres, un prêt suspendu et des conseils de modération. Les tiers-mondismes avaient désigné leur camp avant le premier coup de feu. Le terrain jugea autrement.
Ce que le sable n'a pas refermé
Ifrane, Tlemcen, Rabat
La ligne vint par traités, longtemps après. Le 15 janvier 1969, à Ifrane, un traité d'amitié; le 27 mai 1970, à Tlemcen, une voie politique; le 15 juin 1972, à Rabat, devant les délégations réunies pour le sommet de l'OUA, deux conventions enfin: l'une délimitant la frontière, l'autre organisant la mise en valeur commune du fer de Gara Djebilet. Hassan II et Boumediene proclamèrent ce jour-là vouloir instaurer «une paix permanente pour les siècles à venir». Le prix, c'est le Maroc qui le paya: Tindouf et Béchar demeuraient algériens, et le préambule algérien enfonça le clou:
Considérant que l'Algérie est propriétaire du gisement minier de fer de Gara-Djebilet, situé sur son territoire et relevant de sa pleine et entière souveraineté
— Journal officiel de la République algérienne, 15 juin 1973
En échange, une société mixte à parts égales exploiterait le minerai, qui sortirait par l'Atlantique marocain. L'Algérie ratifia dès 1973. Le Maroc, qui avait tout concédé et attendait la contrepartie, ne donna force de loi à la convention frontalière que bien plus tard: entrée en vigueur au recueil des traités des Nations unies le 14 mai 1989, publication au Bulletin officiel le 22 juin 1992. Dix-sept ans entre la signature et la loi: le temps qu'il faut pour croire une promesse déjà trahie une fois.
Une autre guerre
Il faut ici un garde-fou. En 1975 s'ouvre l'affaire du Sahara occidental: autre théâtre, autres acteurs, autre droit, et Tindouf y devient une arrière-base, non la suite logique de Hassi Beida. On ne relit pas octobre 1963 à la lumière de Madrid, et nous ne le ferons pas. Ce que 1963 lègue à 1975, ce n'est pas un front: c'est une grammaire. L'Algérie officielle enseigne aujourd'hui que les frontières, ce sont d'abord «les cimetières des martyrs» qui les tracent, selon la formule de sa radio d'État; le Maroc répond depuis toujours par une autre grammaire, celle des allégeances qui liaient les tribus au Trône bien avant que la France n'inventât ses départements. Le sang versé contre le serment prêté: tout le contentieux algéro-marocain tient entre ces deux phrases, et aucune commission n'a jamais siégé pour les départager.
Le train du 1er février 2026
Reste le fer, juge de paix de toutes les promesses. La société mixte de 1972 ne fut jamais créée: Abdelhadi Boutaleb, alors ministre des Affaires étrangères, rapportera que Hassan II lui demanda de traiter le dossier «avec diligence» pour que la mine arrive «à sa phase d'application», et qu'il ne parvint jamais à obtenir la réunion promise avec son homologue Bouteflika. Le gisement dormit un demi-siècle. Puis l'Algérie le réveilla, seule: mémorandum avec un consortium chinois en mars 2021, première pierre de l'usine de traitement posée en novembre 2023 et, le 1er février 2026 à Béchar, l'inauguration d'une voie ferrée de 950 kilomètres avec le départ du premier train de minerai de Gara Djebilet vers Oran, rails chinois, aciérie turque à l'arrivée. Cinquante-trois ans après la signature de Rabat, le fer du désert a donc pris la route, et pas un wagon ne doit rien au Maroc, pas un wagon ne lui rapporte rien. La convention promettait les siècles; elle n'a pas tenu un demi-siècle. La ligne, elle, est enfin sur les cartes, et nul ne la conteste plus: on y fera passer des trains, des murs et des patrouilles. On n'y fera pas repasser la confiance. Le désert garde les cartes; les hommes gardent les comptes. Et quelque part entre Figuig et Tindouf, sous le sable qui a recouvert les douilles de Hassi Beida, dort encore la promesse de juillet.
- Convention de Lalla Maghnia, 18 mars 1845, articles 4, 5 et 6 — de Clercq, Recueil des traités de la France, t. 5; texte collationné sur Rouard de Card, Les traités entre la France et le Maroc (1898).
- Protocole d'accord entre le Gouvernement de Sa Majesté le Roi du Maroc et le Gouvernement provisoire de la République algérienne, Rabat, 6 juillet 1961 — Annuaire de l'Afrique du Nord, vol. II (1963), CNRS, Documents V-6, p. 1012–1013. Sur la date de publication par Rabat (21 ou 22 octobre 1963), les sources divergent d'un jour; l'en-tête «2 septembre» du même Annuaire est isolé.
- Communiqué commun de Bamako, 30 octobre 1963 — Annuaire de l'Afrique du Nord 1963, Documents V-7, p. 1014–1015.
- Discours de S.M. Hassan II à l'ouverture du Parlement, 18 novembre 1963 — Annuaire de l'Afrique du Nord 1963, Documents Maroc, p. 897; discours d'Agadir du 10 octobre 1963 et télégramme du 17 octobre, chronologies du même volume (p. 475, 483).
- Maurice Flory, «Chronique diplomatique», Annuaire de l'Afrique du Nord 1963, p. 331–359 (conflit algéro-marocain: p. 335–339); «Chronologie, vie diplomatique», même volume, p. 475–497 (réunion de Tlemcen, hélicoptère d'Aïn Chouateur, rupture avec Cuba, déclarations des 1er et 2 novembre, capitaine Sankaré).
- «Notre Sahara», El Moudjahid n° 83, 19 juillet 1961 (communiqué commun Maroc–GPRA).
- Ferhat Abbas, Autopsie d'une guerre: l'aurore, Garnier, 1980 (rééd. Alger-Livres, 2011, p. 305).
- Mohammed Harbi, Les Archives de la révolution algérienne, Jeune Afrique, 1981, docs 56, 85 et 93.
- Foreign Relations of the United States, 1961–1963, vol. XXI, Africa — docs 8, 12, 13, 15, 17, 19, 22, 23, 24, 26, 27, 28, 29, 31, 33, 34 et 89 (history.state.gov).
- CIA, Office of Current Intelligence, Background of Moroccan-Algerian Border Skirmishes, 29 octobre 1963; The President's Intelligence Checklist, 16 octobre 1963 (archives déclassifiées).
- Édouard Méric, «Le conflit algéro-marocain», Revue française de science politique 15-4 (1965), p. 743–752.
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- Hassan Aourid, «La guerre des sables, 60 ans après», Zamane n° 155, novembre 2023; «Il y a 60 ans, Rabat et Alger s'échangent les prisonniers», Zamane, 9 avril 2024.
- Benjamin Stora, cité in D. Lounnas et N. Messari, Algeria–Morocco Relations, MENARA Working Paper 20 (2018), p. 5; Benjamin Badier, Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc, Perrin, 2025 (dispositif du sanctuaire).
- Charles-Robert Ageron, «Un versant de la guerre d'Algérie: la bataille des frontières (1956–1962)», Revue d'histoire moderne et contemporaine 46-2 (1999); Malika Rahal et Benjamin Thomas White, «UNHCR and the Algerian war of independence», Journal of Global History 17-2 (2022) (chiffres des réfugiés).
- «L'affaire du F-OABV (Maroc c. France)», Annuaire français de droit international, vol. 4 (1958), p. 282 (détournement du 22 octobre 1956).
- Conventions de Rabat du 15 juin 1972 (frontière; coopération Gara-Djebilet) — Journal officiel de la République algérienne, 15 juin 1973; Recueil des traités des Nations unies, n° 38587 (entrée en vigueur le 14 mai 1989); Bulletin officiel du Royaume, 22 juin 1992; témoignage d'Abdelhadi Boutaleb rapporté par Yabiladi, 1er avril 2021.
- Ramtane Lamamra, conférence de presse du 24 août 2021 (bilan algérien «plus de 850 martyrs», première annonce officielle — 24H Algérie, 25 août 2021); Radio algérienne, dossier du 1er septembre 2021 (récit officiel algérien).
- Bloomberg News (Salah Slimani), «Algeria opens 600-mile railway to tap vast iron ore deposit», 1er février 2026; communiqués officiels algériens (APS) sur Gara Djebilet, 2021–2026.
- Charte de l'Organisation de l'unité africaine (25 mai 1963; signature marocaine du 19 septembre 1963, Recueil des traités des Nations unies, vol. 479); AHG/Res. 16 (I), Le Caire, juillet 1964, citée comme doctrine postérieure.
- Le Monde, dépêches d'octobre-novembre 1963 (éditions des 21, 22, 24 et 25 octobre; 4 et 6 novembre), dont l'appel de Radio-Alger du 18 octobre; Jeune Afrique, «Ce jour-là: le 5 novembre 1963, la guerre des Sables prenait fin» (rencontre d'Oujda du 5 octobre, fin des combats).
- Sur le cri «Hagrouna» et son absence des sources de 1963: Tahar Zbiri, Nisf qarn min al-kifah (نصف قرن من الكفاح), Échorouk, Alger, 2011, p. 44 et 46; Chadli Bendjedid, Mémoires, t. 1, Casbah, 2012; Ahmed Ben Bella, entretiens «Chahid ala al-asr», Al Jazeera, 8 et 15 décembre 2002; discours d'Abdelaziz Bouteflika à Annaba, 1999 (rediffusion Ennahar TV).
- Crédits photographiques — Horace Vernet, La Bataille d'Isly (1846), domaine public · portraits de Ferhat Abbas (1959), d'Ahmed Ben Bella (1961) et de Haïlé Sélassié: collection Anefo, Nationaal Archief (CC0) · Hassan II et John F. Kennedy à Washington (27 mars 1963): Marion S. Trikosko, Library of Congress, domaine public · Modibo Keïta (1961): Cecil Stoughton, White House, domaine public · palmeraie de Figuig: Mohammed Abdeljalil (CC BY-SA 4.0) · Hassi Mounir et Tindouf: Habib Kaki (CC0) · image de une: Hassan II en uniforme (1961), Anefo (CC0).






