ne île au large des côtes de l’Inde, un nourrisson livré à la marée, une gazelle qui l’allaite. Ainsi commence Hayy ibn Yaqzan, le roman philosophique qu’Ibn Tufayl écrivit en al-Andalus au 12-ème siècle. Seul sur son île, l’enfant découvrira par la seule force de sa raison les lois de la nature, puis celles du ciel, puis Dieu. De son auteur, il ne nous reste presque rien d’autre. Mais ce livre-là fera le tour de l’Europe.

Un médecin à la cour almohade
Abu Bakr Muhammad ibn Tufayl, l’Abubacer des Latins, naît au début du 12-ème siècle à Guadix, l’ancienne Wadi Ash, près de Grenade, ou selon d’autres à Purchena ou à Tíjola. Al-Andalus est alors almoravide: les Almohades ne la gouverneront qu’à partir du milieu du siècle. Il sert d’abord des gouverneurs locaux, à Grenade notamment, puis devient secrétaire du gouverneur de Ceuta et de Tanger, ce qui le fait entrer au service des Almohades. Il sera ensuite médecin et conseiller du calife Abu Yaqub Yusuf, qui règne de 1163 à 1184.
À ce poste, il encourage les grandes entreprises savantes de son temps. C’est lui qui pousse Ibn Rushd, Averroès, à commenter systématiquement Aristote. En 1182, il se retire et le recommande pour lui succéder. L’astronome al-Bitruji rapporte qu’il avait conçu un système du monde qui se passait des épicycles de Ptolémée, sans jamais l’écrire. Il meurt à Marrakech en 1185 ou 1186. Hormis Hayy ibn Yaqzan, il ne laisse que quelques poèmes.

D’Oxford à toute l’Europe
L’Europe le découvre par Oxford. L’orientaliste Edward Pococke en rapporte un manuscrit d’Alep. En 1671, son fils, Edward Pococke le jeune, publie le texte arabe avec une traduction latine, le Philosophus autodidactus, que le père préface. Le quaker George Keith en tire une version anglaise dès 1674, à partir du latin, et Simon Ockley en donne en 1708 une traduction faite sur l’arabe. Leibniz s’enthousiasmera:
« Les Arabes ont eu des philosophes dont les sentiments sur la divinité ont été aussi élevés que pourraient être ceux des plus sublimes philosophes chrétiens. Cela se peut connaître par l’excellent livre du Philosophe autodidacte que monsieur Pocock a publié de l’arabe. »
Les quakers George Keith et Robert Barclay feront de Hayy l’exemple d’une « lumière intérieure » atteinte sans le secours de l’Écriture. Quant à John Locke, précepteur de Pococke le jeune, il commence son Essai sur l’entendement humain l’année même de la traduction latine, et y décrit l’esprit comme une table rase à la naissance. Laroui n’y voit pas une coïncidence. L’influence reste néanmoins une hypothèse.

Robinson, Tarzan et les autres
Reste Robinson Crusoé, que Daniel Defoe publie en 1719, une dizaine d’années après la traduction d’Ockley. Defoe a-t-il lu Ibn Tufayl ? Rien ne le prouve. Laroui juge la chose probable: Defoe comptait beaucoup d’amis quakers et possédait une History of the Saracens du même Simon Ockley. Mahmoud Baroud, qui a consacré un livre entier à la question, admet qu’elle ne sera peut-être jamais tranchée.
Dans le Criticón, publié entre 1651 et 1657, le jésuite espagnol Baltasar Gracián met lui aussi en scène un naufragé qui rencontre, sur une île, un homme grandi loin de toute civilisation. Quant à Mowgli et Tarzan, ce sont des cousins plus lointains: comme eux, Hayy est un enfant sauvage, mais un enfant sauvage philosophe.
- Miquel Forcada, « Ibn Ṭufayl », dans Thomas Hockey et al. (dir.), The Biographical Encyclopedia of Astronomers, New York, Springer, 2007, p. 572. doi:10.1007/978-0-387-30400-7_695. https://islamsci.mcgill.ca/RASI/BEA/Ibn_Tufayl_BEA.pdf
- Paul Brönnle, introduction à Ibn Tufail, The Awakening of the Soul, Londres, John Murray, coll. « Wisdom of the East », 1904 (rééd. 1910). https://www.gutenberg.org/ebooks/34572
- New World Encyclopedia, « Ibn Tufayl ». https://www.newworldencyclopedia.org/entry/Ibn_Tufayl
- Maxime Rodinson, « Almohades », Encyclopædia Universalis. https://www.universalis.fr/encyclopedie/almohades/
- Fouad Laroui, « Ibn Tufayl et Robinson Crusoe », Journal for Literary and Intermedial Crossings, vol. 5, n° 2, 2020, p. 1-13. https://clic.research.vub.be/sites/default/files/2025-02/JLIC_5.2_Laroui_rev.pdf
- Ibrahim Kalın, « ‘Hayy ibn Yaqdhan’ and the European Enlightenment », Daily Sabah, 10 mars 2018, d’après G. A. Russell (dir.), The ‘Arabick’ Interest of the Natural Philosophers in Seventeenth-Century England, Leiden, Brill, 1994. https://www.dailysabah.com/columns/ibrahim-kalin/2018/03/10/hayy-ibn-yaqdhan-and-the-european-enlightenment
- Mahmoud Baroud, The Shipwrecked Sailor in Arabic and Western Literature: Ibn Tufayl and His Influence on European Writers, Londres, I.B. Tauris, 2012, p. 74, cité par Michael Reyes, Island Narrative Pedagogy, mémoire, UCLA, 2014. https://escholarship.org/uc/item/44g0f1jg





