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Le Chiisme des Idrissides

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alila, l’ancienne Volubilis, en l’an 172 de l’Hégire, soit 788-789. Un homme arrive du Hijaz après un long et périlleux voyage, accompagné de son affranchi Rachid. Il s’appelle Idris ibn Abdallah, il descend du Prophète par al-Hassan, et il a survécu au désastre de Fakhkh, où les Abbassides ont écrasé deux ans plus tôt une révolte de sa famille. Les Awraba l’accueillent, et leur chef le proclame imam. Ainsi naît la dynastie idrisside. Une question la poursuit depuis: les Idrissides étaient-ils chiites ? La réponse tient en une autre question: de quels chiites parle-t-on ? Car le chiisme n’a jamais été un bloc. Commençons par ses origines.

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Qu’est-ce que le chiisme ?

Le mot vient de l’arabe chi’at Ali, le « parti d’Ali »: ceux qui tenaient Ali et ses descendants pour les seuls successeurs légitimes du Prophète. Le chiisme naît donc d’une prise de position sur le pouvoir, avant de devenir une théologie.

Ali eut deux fils de Fatima, al-Hassan et al-Hussein. Le fils d’al-Hussein, Ali Zayn al-Abidin, eut à son tour deux fils qui nous intéressent: Mohammed al-Baqir et Zayd ibn Ali. Les partisans de Zayd donneront les zaydites. Les autres suivront al-Baqir, puis son fils Jaafar al-Sadiq, dont la succession divisera encore le mouvement. Les ismaéliens retiendront son fils Ismaïl, les duodécimains (ou imamites) son fils Moussa al-Kazim.

Schéma des lignées issues d’Ali: al-Hassan, al-Hussein, Zayd ibn Ali, Mohammed al-Baqir, Jaafar al-Sadiq, Ismaïl et Moussa al-Kazim.
Schéma simplifié des principales branches du chiisme. Les Idrissides descendent d’al-Hassan, et non de Zayd: leur lien avec le zaydisme est politique, pas généalogique.
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Zayd ibn Ali et les « rafidites »

En safar 122 de l’Hégire, soit janvier 740, Zayd ibn Ali se soulève à Koufa contre le calife omeyyade Hicham. À la veille de la révolte, raconte al-Tabari, un groupe de ses partisans lui demande ce qu’il pense d’Abou Bakr et d’Omar. Sa réponse est restée célèbre:

« رحمهما اللّه وغفر لهما ما سمعت أحداً من أهل بيتي يتبرّأ منهما ولا يقول فيهما إلاّ خيراً »
« Que Dieu leur fasse miséricorde et leur pardonne à tous deux ! Je n’ai entendu personne de ma famille les renier, ni dire d’eux autre chose que du bien. »

Zayd ibn Ali, rapporté par al-Tabari, Histoire des prophètes et des rois, année 122

Zayd ajoute que sa famille était plus digne que quiconque de succéder au Prophète, mais que la prise du pouvoir par les deux premiers califes ne fut pas, à ses yeux, une mécréance. Le groupe rompt alors avec lui et se tourne vers Jaafar al-Sadiq. Ce sont eux, écrit al-Tabari, que Zayd appela les rafidites, ceux qui refusent. Sa traductrice, l’historienne Carole Hillenbrand, invite à la prudence: si le passage reflète fidèlement la pensée de Zayd, il cherchait à rallier le plus large soutien possible contre les Omeyyades. Mais le mot restera.

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Le zaydisme

Les zaydites n’ont donc ni les mêmes imams ni la même doctrine de l’imamat que les autres chiites. Ils rejettent la désignation (nass), l’infaillibilité (‘isma) et l’occultation (ghayba) de l’imam, qui sont au cœur du chiisme duodécimain. Leur imam doit descendre du Prophète par al-Hassan ou al-Hussein, posséder une science religieuse supérieure, mais faillible, et revendiquer le pouvoir en se levant contre un souverain injuste. Envers les compagnons du Prophète, leur position est modérée: leurs critiques les plus dures visent ceux qui n’ont pas soutenu Ali. En théologie, la plupart des zaydites prémodernes rejoignent les mu’tazilites sur presque tout, sauf sur la direction de la communauté.

Un haut minaret de brique à balcon blanc s’élève au-dessus d’un mur d’enceinte en terre et d’une ruelle sablonneuse.
La mosquée al-Hadi à Saada, au Yémen, en 1986. Photo: Bernard Gagnon, CC BY-SA 3.0.

Au Yémen, l’imam al-Hadi ila al-Haqq, Yahya ibn al-Hussein, petit-fils de l’imam al-Qasim al-Rassi, fondera en 284 de l’Hégire, soit 897, le premier imamat zaydite du pays. Son Kitab al-Ahkam deviendra le socle de l’école juridique dominante, que l’on nomme hadawie d’après lui. Les zaydites transmettent par ailleurs depuis plus de mille ans les recueils de hadiths sunnites, al-Boukhari compris.

Le rapport au sunnisme a pourtant varié. Les positions zaydites vont d’un chiisme intransigeant, dominant au Yémen jusqu’à la fin du 17-ème siècle, à une grande ouverture envers le sunnisme. À partir du 15-ème siècle, des savants comme Ibn al-Wazir, puis au 18-ème siècle Ibn al-Amir al-San’ani, se convaincront de l’authenticité du corpus sunnite de hadiths. Au début du 19-ème siècle, le grand juge al-Chawkani mènera ce mouvement jusqu’au sunnisme traditionaliste. Ces savants ne parlent pas pour tout le zaydisme, dont les positions envers le sunnisme ont toujours été multiples.

Ajoutons qu’Abou Hanifa, fondateur de l’école hanafite, aurait, selon la tradition, suivi l’enseignement de Jaafar al-Sadiq, et qu’on lui prête un soutien ouvert aux révoltes alides, en paroles et en argent.

Une haute tour cylindrique en briques ocre, munie d’une horloge, se dresse à côté d’un grand portail en arc.
La tour de l’horloge de la mosquée Abu Hanifa à Bagdad. Le juriste de Koufa, mort en 767, aurait soutenu les révoltes alides. Photo: Moshtakmoshtak, CC BY-SA 3.0.
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Et Idris Ier dans tout cela ?

Idris ibn Abdallah était, au Hijaz, une figure de premier plan de la communauté zaydite. Deux de ses frères aînés, Mohammed al-Nafs al-Zakiyya et Ibrahim, avaient mené en 762-763 la première grande révolte contre les Abbassides. Lui-même joua un rôle central dans celle de 786, conduite par al-Hussein ibn Ali, qui finit dans le massacre de Fakhkh. Des missionnaires zaydites l’avaient précédé au Maghreb. Et le chef des Awraba qui le proclama imam, Ishaq ibn Mohammed, était déjà musulman et mu’tazilite, selon le géographe al-Bakri.

Ses monnaies parlent mieux que les chroniques. Dès 788-789, Idris frappe des dirhams d’argent qui imitent ceux des Abbassides, avec deux différences. Le nom d’Ali y figure sous le sien, et le verset habituel de la mission prophétique cède la place à celui de la Vérité: « La vérité est venue et l’erreur a disparu » (Coran 17:81). Ses frères avaient fait frapper le même verset lors de leurs révoltes. Une lettre attribuée à Idris, conservée par des sources zaydites du 10-ème siècle, appelle les tribus berbères à rejoindre les défenseurs du Coran et de la Sunna, à soutenir la justice et les droits des descendants du Prophète. Vers 812-813, son fils Idris II reviendra au verset ordinaire de l’Occident musulman, sans cesser de mettre en avant sa descendance d’Ali.

Une cour pavée de zellige, entourée d’arcades blanches, s’ouvre sur un minaret ocre et des toits de tuiles vertes.
La cour du mausolée de Moulay Idriss à Moulay Idriss Zerhoun. Photo: YassirZek, CC BY-SA 4.0.

Il faut enfin se méfier des récits tardifs. Les premiers ont été écrits à travers le prisme de la rivalité entre Alides et Abbassides, et la tradition zaydite du 10-ème siècle diffère d’eux sur des points importants, comme l’a montré Najam Haider. Au 14-ème siècle, le Rawd al-Qirtas d’Ibn Abi Zar fera des Idrissides des champions du sunnisme malikite, au service de la gloire de Fès.

Rappelons aussi que le royaume d’Idris ne fut pas la première entité musulmane indépendante du Maghreb. Les Salihides de Nekor (710), les Midrarides de Sijilmassa (757-758) et les Rustumides de Tahert (776-777) l’avaient précédé. Son originalité tenait ailleurs: dans la personne de son fondateur, un descendant du Prophète.

Une grande coupole côtelée en bois, couronnée d’une barque en métal, surmonte un édifice de pierre sculptée.
Le mausolée de l’imam al-Shafi’i au Caire. Né en 767, le fondateur de l’école chaféite fut un contemporain d’Idris Ier. Photo: PaFra, CC BY-SA 3.0.
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Des chiites, mais lesquels ?

En somme, les Idrissides étaient chiites au sens que le mot avait au 8-ème siècle: des Alides en armes contre un pouvoir qu’ils jugeaient usurpé, portés par la communauté zaydite et accueillis par des Berbères mu’tazilites. Rien dans leurs monnaies ni dans la lettre d’Idris ne relève des doctrines duodécimaines ou ismaéliennes de l’imam infaillible. Leur légitimité reposait sur la descendance du Prophète et sur l’appel au Coran et à la Sunna. C’est précisément cette légitimité chérifienne que les dynasties marocaines ne cesseront, après eux, de revendiquer.

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Références:
  1. Corisande Fenwick, « How to Found an Islamic State: The Idrisids as Rivals to the Abbasid Caliphate in the Far Islamic West », dans The Historian of Islam at Work, Leyde, Brill, 2022, p. 91-116 (accès libre). https://discovery.ucl.ac.uk/10162288/1/9789004525245-BP000005.pdf
  2. Al-Ṭabarī, The History of al-Ṭabarī, vol. 26, The Waning of the Umayyad Caliphate, trad. Carole Hillenbrand, Albany, State University of New York Press, 1989, p. 37-38. https://archive.org/details/the-history-of-al-tabari
  3. Scott Lucas et Egbal Almahatwary, « Zaydī Shīʿism », St Andrews Encyclopaedia of Theology, 2025. https://www.saet.ac.uk/Islam/ZaydiShiism
  4. Qantara, Patrimoine méditerranéen, « The Idrisids (789-974) ». https://www.qantara-med.org/public/show_document.php?do_id=867&lang=en
  5. Encyclopædia Britannica, « How was ʿAlī influential? ». https://www.britannica.com/question/How-was-Ali-influential
  6. Encyclopædia Britannica, « Zayd ibn ʿAlī ». https://www.britannica.com/biography/Zayd-ibn-Ali
  7. Encyclopædia Britannica, « Mūsā al-Kāẓim ». https://www.britannica.com/biography/Musa-al-Kazim
  8. Encyclopædia Britannica, « Abū Ḥanīfah ». https://www.britannica.com/biography/Abu-Hanifah
  9. Encyclopædia Britannica, « al-Shāfiʿī ». https://www.britannica.com/print/article/537580
  10. A. B. D. R. Eagle, compte rendu de Bernard Haykel, Revival and Reform in Islam: The Legacy of Muhammad al-Shawkani, Cambridge University Press, 2003, The British-Yemeni Society. https://al-bab.com/book-review-revival-and-reform-islam-legacy-muhammad-al-shawkani
  11. Bernard Haykel, « The Entrenchment of “Non-Sectarian” Sunnism in Yemen », ISIM Newsletter, n° 7, 2001, p. 19. https://scholarlypublications.universiteitleiden.nl/handle/1887/17488